Elisabeth Préault – Préface catalogue de Pascal Bazilé –  » Les Effacés » – 2011

Préface du catalogue de Pascal Bazilé par Elisabeth Préault – Exposition  » Fleurs de Fer » à Turin, Italie, Galerie Claudio Botello – 2011  expositionturin2011_page_22

« LES EFFACÉES »

Conversation avec un critique d’art

– Ça commence par un paysage de campagne… la Beauce, une terre sans limites, en hiver, des champs lourds, noirs… j’avais 6 ans et c’était toujours en novembre, sous la pluie de novembre, le dimanche en famille nous allions au cimetière du village pour visiter nos morts… Visiter nos morts, l’expression me dérangeait parce que moi, à 6 ans, j’avais pas de morts.

– Et vous en auriez voulu ?

– Bien sûr j’en aurais voulu ! Des morts rien qu’à moi, des morts dont je me serais souvenus, dont j’aurais raconté l’histoire, et sur lesquels j’aurais pleuré… dans ce petit cimetière de campagne, la déambulation familiale entre silence et chuchotements, parents, oncles, tantes… regardez, ils arrivent, ils passent, ils savent où ils vont, ils reconnaissent les gens à leur tombe…

– Vous ne les suivez pas ?

– Non, moi j’ai mes tombes personnelles, celles de la partie Nord, venez, c’est à une centaine de mètres, sur la gauche, attention, la pluie, le chemin est boueux, nous y sommes, arrêtez-vous devant cette tombe et  lisez le nom gravé dans la pierre.

– C’est difficile… il est recouvert par les mousses…

– Faites un effort, lisez entre les mousses.

– C’est pas si simple.

– Je l’ai bien fait, moi !

– Eh ! Vous aviez six ans !

– J’avais d’autant plus de mérite, je savais à peine lire.

– Bon, je me penche, ça glisse à cause de la pluie, mais je vois, enfin je devine… Ma…rie… Rivière…

– Vous devinez très bien, maintenant sur votre droite, une autre tombe, lisez.

– Ros, Rose… la suite est trop dégradée.

– C’est un nom composé, comme une musique, penchez-vous davantage.

– Rose… Marie, Rose-Marie Chagrin… une musique triste, tiens, là-bas, votre famille est partie, vous avez remarqué…

– Tant mieux, on sera plus tranquilles, on va descendre les marches…

– Dois-je vous rappeler que je suis critique d’art et non visiteur de cimetière !

– Un critique d’art est toujours un peu un visiteur de cimetière…

– Oh ! Ca va, les aphorismes !

– Stop ! vous avez dépassé la tombe d’Amélie Regret, regardez, juste derrière vous.

Amélie Regret… ah, la pluie s’est arrêtée, mais là, j’ai beau me pencher, le nom est effacé…

– Le nom mais pas les dates, 1895-1915, la très courte vie d’Amélie Regret, un fiancé mort à la guerre, l’étang n’était pas loin, ses jupes ont fait un bruit de froufrou quand elle s’est laissée glisser.

– Qui vous a raconté ça?

– Le village… les villages savent tout… regardez, l’autre tombe à côté, le nom est effacé lui aussi et il n’y a aucune date, on sait seulement que c’était une femme, elle n’a pas choisi l’étang mais la bassine d’eau, la tête la première et le temps qu’il faut, comme personne ne connaissait son nom, on l’a appelée « Dimanche » parce que sa mort était un dimanche.

– On se suicide beaucoup dans votre cimetière…

– On se suicide uniquement dans la partie Nord, à l’écart de ceux qui sont morts convenablement. Cette partie du cimetière s’appelle « Les Effacées »

– A cause des noms qui…

– Oui, à cause des noms.

– Alors, à 6 ans, ce n’était pas la peine de savoir lire.

– Non, pas la peine.

– C’est pour cette raison que vous alliez dans la partie Nord ?

– Au début, oui… mais peu à peu l’endroit m’est devenu familier, comme si j’avais enfin trouvé mes morts, ou plutôt, mes mortes, une famille secrète, une famille peu folle…

– Pas d’hommes ?

– Non, à six ans, l’homme c’était moi, moi qui veillait sur elles.

– Et ça a duré longtemps ces veilles?

– J’ai eu 7 ans, puis 8, puis 9, je venais après la classe en cachette de mes parents, et les grandes vacances, qui m’éloignaient d’elles, me semblaient interminables, j’avais peur, j’avais la hantise de la fosse commune, je m’imaginais de retour au cimetière lisant un avis placardé sur la grille :« Par décision préfectorale, les effacées ont été transférées dans la fosse commune ». Plus de corps, plus de traces, plus d’histoires, Marie Rivière, Amélie Regret, et les autres, toutes disparues définitivement, alors, devant cette image insupportable, vous savez ce que j’ai fait?

– Comment le saurais-je ?

– Réfléchissez ! C’est un acte simple qui ne devrait pas échapper à un critique d’art.

– Et bien ça m’échappe !

– J’ai acheté un carnet à dessins.

– Pardonnez-moi, ça n’aurait pas du m’échapper… vous avez laissé faire votre imaginaire et dessiné vos effacées.

– Non, à 9 ans, dessiner des corps de femmes, c’était trop difficile, alors j’ai dessiné l’eau, l’eau qui les avait recueillies, bercées, emportées, dessiner les remous, le miroitement, et quand la Grande Moire s’est jetée du pont…

– La Grande Moire?

– Oui, la Grande Moire, quelqu’un l’a vue, il a vu son corps de plongeuse, immense, droit, fuselé, transpercer l’eau…et plus rien… j’ai dessiné  » Le Plus Rien », cette eau plate, l’eau de sa mort… la Grande Moire, elle est là, sur votre droite.

– Il n’y a pas de pierre tombale ?

– Non, comme pour la Petite Veuve, juste à côté, 13 ans, veuve de personne, ou plutôt veuve d’elle-même, on n’a jamais retrouvé son corps, on a parlé d’un marécage… il m’a fallu vingt ans pour oser la sortir de sa boue, de sa glaise, et la sculpter… pendant vingt ans, j’ai sculpté autre chose, je ne voulais pas sculpter ces femmes-là, à la va-vite, histoire de les sortir de ma tête et qu’on en parle plus. Alors, j’ai attendu… et puis un jour, il y a eu un tracé, une ligne, une simple ligne avec quelques marches de douleur, comme des hoquets d’enfants : c’était la Petite Veuve, elle sortait de sa nuit, elle était devant moi, calme, reposée, ma première gisante… puis il y eut la Dame Blanche et la Mère Supérieure, elles sont arrivées au même moment, dans la même torsion d’acier qui m’a pris deux longs mois. Etrangement leur corps avait une pose identique, la Mère était simplement supérieure à la Dame – plus accoudée, plus dressée…

– Et leur histoire ?

– Le village l’ignore. On dit qu’on les a découvertes dans une chambre d’auberge, endormies côte à côte, mais on dit aussi qu’elles ne dormaient pas, qu’elles attendaient, qu’elles guettaient… c’est leur attente obstinée que j’ai sculptée.

– Et si ces femmes n’attendaient rien, ne guettaient rien, si finalement tout ce que racontait votre village était faux ?

– Quelle importance puisque désormais tout est vrai… la Dame Blanche et la Mère Supérieure reposent dans mon atelier, sur leur stèle, comme la Grande Moire, Amélie Regret, et toutes les autres……

– Vous en avez sculptées combien?

– Neuf.

– Neuf ? mais j’en ai compté huit.

– Vous avez mal compté, la pluie recommence à tomber… 

– Non, non, j’ai bien compté huit… il en manque une.

– Il faut y aller, le cimetière va fermer…

– Où est la neuvième ?

– Nulle part.

– Comment ça… nulle part ?

– La neuvième n’est pas morte.

– Mais pourtant, vous l’avez sculptée !

– Oui, je lui ai même donné un nom, Blanche, Blanche comme une page vierge.

– Un nouveau carnet de dessin ?

– Si vous continuez à me poser des questions, on va finir noyés… 

– Eh bien, comme ça, on restera dans l’ambiance ! Bon,  je vous suis, c’est vrai qu’il pleut des trombes… Mais quand même, Blanche, dîtes-moi, s’il vous plait, c’est qui, Blanche ?

– Blanche, c’est moi.

Préface du catalogue de Pascal Bazilé – pour l’exposition  » Fleurs de Fer  » à Turin ( Italie) Galerie Claudio Botello – 2011.

  • Bibliographie Elisabeth Préault
  • Julius Terman – Roman – Edition Balland – 1992
  • Les Visages Pâles – Roman – Editions Gallimard – 1997
  • Les Hybrides – Babel, la Géométrie des Enigmes, l’oeuvre de Jean-Claude Meynard – Editions Fragments International – 2010
  • Les Effacées, conversation avec un critique d’art – Préface du catalogue du sculpteur Pascal Bazilé, pour l’exposition « Fleurs de Fer », Galerie Claudio Botello, Turin, Italie, 2011
  • Toile de Fond, préface du catalogue de Corinne de Battista, 2013

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s