« La Matrice de Babel » de Jean-Claude Meynard – Entre la science et l’art, vers une nouvelle mythologie du monde.


Babel

Par Lubica Gorcsosova, Cnam  – juin 2014

MATRICE

En hiver 2013, deux autobus de la commune de Valbonne transportent, outre les passagers habituels, une gigantesque silhouette fantomatique représentant l’homme qui se redresse et dont l’image semble se multiplier en grandissant jusqu’à l’infini.

Il s’agît de l’installation de l’artiste Jean-Claude Meynard achevant ainsi en mouvement son cycle des « Babels », qui décline en formes, matériaux et couleurs un seul et unique motif (celui même qui est visible sur les deux bus) – La Matrice de Babel ; conçue en 2007 d’abord sous la forme de simple lithographie en noir et blanc.

La série est présentée entre 2007 et 2013 lors des expositions en Italie, Chine, Turquie et en France. À ce jour quatre Babels sont installées sur le pourtour méditerranéen.

MYTHE DE BABEL

L’artiste s’empare du mythe biblique pour l’inverser, puis l’insérer dans sa propre vision du monde.

La Babel légendaire exprime la discordance et la désunion des hommes par les langues. Celle de Jean-Claude Meynard est un « symbole de concorde et de réconciliation », que figurent les silhouettes humaines de la matrice, qui forment une chaîne de solidarité, se soutenant mutuellement pour grandir. L’homme  devient l’élément d’un langage unique, englobant ainsi la complexité de l’univers dont il fait partie.

 

Ce concept est propre au mouvement artistique fractaliste que Jean-Claude Meynard rejoint à partir de 1994. Avec Susan Condé (écrivaine), Henri-François Debailleux (journaliste), Christine Buci-Glucksmann (philosophe), Edward Berko et neuf autres artistes, il signe en 1997 le Manifeste du fractaliste , et s’engage ainsi à abandonner « la rationalité euclidienne au profit de processus imprévus et non programmés ».

Selon ce groupe, seules les dimensions fractales conviennent pour décrire la complexité du monde tel qu’il se présente aujourd’hui (nouvelles technologies, mondialisation, création de réseaux, effet papillon).

La Babel de Meynard doit donc être considérée comme un objet fractal, un système auto-similaire se reproduisant à toutes les échelles, et la Matricecomme son algorithme. L’artiste applique ainsi sciemment dans son œuvre la forme et le fond de ce domaine des sciences mathématiques.

Une telle pénétration des principes de la géométrie fractale dans l’art est rendue possible une grande partie grâce au mathématicien franco-américain

Benoît B Mandelbrot (1924 ; 2010) – « père » des fractales, que Jean-Claude Meynard rencontre par ailleurs personnellement à plusieurs reprises.

Monstres et fées

La personnalité de Mandelbrot relève aujourd’hui d’un mythe, un mythe mathématique.

Dans le monde paisible des mathématiciens sévissaient des monstres effrayants sans nom. Surgissant à l’improviste de l’univers des hommes, trop compliqués, ils refusaient de s’adapter aux lois élégantes de la géométrie euclidienne. C’est alors qu’un polytechnicien français se met à les observer essayant de mieux les connaître, puis leur offre un nom: « fractale » (néol. du lat. « fractus » ; brisé, irrégulier ; utilisé pour la première fois 1974). Non seulement il réussit à les apprivoiser, mais les transforme en bonnes fées d’une beauté inouïe, avant de les renvoyer dans le monde des hommes.

Mandelbrot est le fondateur incontestable de cette nouvelle branche de mathématiques, même s’il n’est évidemment pas le seul héro de l’histoire ; beaucoup de scientifiques ont participé à l’étude des fractales (citons au moins Gaston Maurice Julia dont l’ensemble est le plus connu du grand public).

En plus, il participe activement à la vulgarisation de son travail (en décousant ainsi avec l’élitisme scientifique) et à la quête de nouveaux champs d’applications pour les fractales. Ces derniers sont nombreux, de l’astronomie, par la géologie (étude du relief, structures de roches, avalanche) ; la paléontologie (loi de puissance des apparitions et extinctions d’espèces) ; la médecine (structure des poumons, battements du cœur) ; la météorologie (nuages, banquise, vagues scélérates, turbulences, structure de la foudre) ; la volcanologie (prévision d’éruptions volcaniques, tremblements de terre) ; les sciences humaines (structure urbaine, évolution démographique) ; l’informatique (compression d’images) ; jusqu’à l’économie et les variations du marché de la bourse, sans oublier le domaine des arts. Et cette liste est loin d’être exhaustive !

Mais c’est le côté esthétique qui séduit le plus en dehors des cercles de spécialistes. Grâce aux nouveaux outils informatiques les algorithmes fractals dévoilent leur beauté vertigineuse.

Cet aspect artistique du travail de Benoît B Mandelbrot renoue avec l’approche scientifique de Jean-Claude Meynard. Le mathématicien s’interroge sur la phrase « au commencement était le verbe », qui devrait peut-être devenir « au commencement était l’image » ; l’artiste déclare : « Si la connaissance est scientifique, alors il faut proposer l’art comme un mathématicien ».

L’osmose entre la science et l’art, ne pourrait-elle pas constituer le langage universel du savoir ?

CHAOS ET COMPLEXITE

Les deux hommes nous offrent, chacun à sa façon une vision enthousiaste du progrès.

Face à un monde qui tourne à toute allure, saturé d’informations, subissant de nombreux effets pervers des avancées technologiques, nous pouvons nous sentir désorientés, ne trouvant plus le point au quel s’accrocher pour résister à sa force centrifuge. De centre, selon la philosophie fractaliste, il n’y en a point.

Par contre, Jean-Claude Meynard nous  propose une boussole – World,  et à travers  la Matrice de Babel replace l’homme dans l’univers. Il se sert des mythes pour véhiculer le message de l’espoir, l’espoir en l’humanité sur le chemin de la connaissance.

Trop utopiste peut-être… Mais serait-ce vraiment inconcevable de croire aujourd’hui que le monde ne va pas si mal ?

la Lucarne ▄ – http://ateliercst.hypotheses.org –

Posté par Michel Lette – Cnam

 

DEMEURE FRACTALE AU GRAND PALAIS – PARIS

Au Grand Palais, dans le cadre de Art Paris, la galerie Riff Art Projects présente une Demeure Fractale de Meynard.

BABEL

Du 18 au 22 Mars 2010

Demeure Fractale  » Babel »  de Meynard – Grand Palais – Art Paris – 2010

Demeure Fractale  » Babel » de  Meynard – Grand Palais – Art Paris – 2010

Demeure Fractale  » Babel » de Meynard – Grand Palais – Art Paris – 2010

Demeure Fractale de Meynard – Grand Palais – Art Paris – 2010

Meynard travaille depuis plusieurs années sur le mythe de Babel; en toute logique il était normal qu’il fasse de Babel : une Demeure Fractale.

Meynard utilise tout l’espace du stand du Grand Palais et sa géométrie fractale rompt les perspectives et multiplie les plans, les espaces et les lignes d’horizon. Au cœur même de cette déstructuration organisée, il insère des tableaux et des sculptures comme autres figures de l’infini qui se font échos et font échos à l’ensemble… les spectateurs peuvent pénétrer à l’intérieur de la demeure fractale, circuler dans à ses formes, en devenir les passagers…

L’unique repère, dans toute la complexité de cette vaste représentation, est la silhouette humaine : présence récurrente qui s’inscrit dans cette Demeure Fractale comme une figure énergétique.